Dans les projets de requalification de l’espace public, il arrive régulièrement que les commerçants s'opposent à ce que l’on réduise l’espace dévolu aux voitures au profit des piétons. "No parking, no business" : moins de voitures, c’est la mort du commerce ? Études à l’appui, le spécialiste Mathieu Chassignet, invité dans le cadre des conférences l'Autre Atelier, explique pourquoi il n’en est rien.

Entre la concurrence des centres commerciaux situés en périphérie et de la montée de l’e-commerce, les commerces des centres-villes souffrent. Si la mobilité n’explique pas, à elle seule, le succès ou les difficultés des commerçants, elle joue bien évidemment un rôle important.

Au niveau des solutions, deux écoles s’affrontent. D’un part, on trouve ceux qui misent sur la création d’espaces publics de qualité afin de donner envie aux piétons de consommer, et d’autre part ceux qui souhaitent faciliter la circulation et le stationnement automobile, en espérant attirer une clientèle plus éloignée.

Pietonnier de Verviers

Des tendances généralisées

Mathieu Chassignet est ingénieur spécialisé dans les mobilités durables. Il s’est intéressé à différentes études portant sur la mobilité des clients des commerces des centres-villes (en France comme à l’étranger) : toutes, selon lui, aboutissent aux quatre mêmes tendances.

  • La plupart des clients vivent à proximité directe des centres-villes.
  • La plupart des clients viennent à pied et peu en voiture.
    Il existe à cet égard une corrélation très forte entre la taille d’une ville et la part de la clientèle automobiliste : moins de 50% dès lors qu'on dépasse les 20.000 habitants, et autour de 20% à partir de 200 ou 300.000 habitants..
  • Les clients réclament des espaces apaisés et moins de voitures.
    Cette demande n'est d'ailleurs pas exclusivement le fait des non-automobilistes. Ainsi, dans la petite ville de Saint-Omer où 60% des clients du centre-ville viennent en voiture, 39% des clients demandent plus de facilités pour la voiture, mais ils sont 54% à préférer plus de facilités pour les mobilités alternatives et davantage de végétalisation des espaces.
  • Les commerçants surestiment systématiquement la proportion d’automobilistes parmi leur clientèle.
    Cette dernière observation correspond effectivement résultats d’une enquête menée en 2011 à Bruxelles : dans le goulet Louise, alors que les commerçants estimaient que 52,6% de leur clientèle venait en voiture et 14,3% à pied, ils étaient en fait 11% d’automobilistes et 36,2% de piétons.

Mathieu Chassignet avance plusieurs explications à ce constat. Tout d'abord, les commerçants ont tendance à projeter leur cas personnel sur la mobilité de leurs clients, or ils ont moins recours aux mobilités alternatives que les autres catégories socioprofessionnelles. Ensuite, les automobilistes rapporteraient davantage leurs difficultés à se déplacer que les clients qui se déplacent à pied, à vélo ou en transports publics. Le spécialiste avance également l’hypothèse d’un rapport de force surjoué lié à l'obtention de compensations.

Boulevard Anspach - avant / après

Une question légitime subsiste : se priver d’une partie de la clientèle automobiliste, même minoritaire, ne va-t-il pas tout de même mettre en difficulté les commerces ? Pas nécessairement. Ceux qui viennent en voiture ne sont pas, ou très peu, des "automobilistes exclusifs" : une majorité d’entre eux utilise également d’autres modes de déplacement. Accorder trop de place à la voiture, souligne l’expert, c’est aussi se priver de certains clients qui ne trouvent pas le centre-ville agréable. Enfin, on ne peut pas favoriser la circulation automobile dans un sens uniquement : les habitants des centres-villes pourraient être tentés d’aller faire leurs achats en dehors du centre.

Objectiver la situation au niveau local

Que conclure de ces études ? Que rien ne vaut sa propre enquête "maison" ! En dépit d’un faisceau de données concordantes, chaque ville est particulière. "Le sujet est trop important pour laisser le débat être gangréné par des idées reçues", rappelle Mathieu Chassignet qui appelle donc les pouvoirs publics et les commerçants à réaliser des enquêtes au niveau local (enquête sur le terrain auprès des clients, enquête menées par les commerçants au moment du passage en caisse, étude des transactions bancaires avant/après…) afin d’objectiver la situation.

"Quartiers apaisés, la mort du commerce ?" - Conférence du 14 octobre 2021 organisée dans le cadre de l'Autre Atelier par le Bral, Heroes for Zero et Filter Cafe Filtré. 


 

Accéder à la présentation power point de Mathieu Chassignet

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